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Biomiméticiens de coeur

18 Août

La reine rouge m’aurait-elle rattrapée au point de plus avoir le temps d’écrire ? Ou ai-je moins besoin depuis quelques temps de développer mon analyse du biomimétisme, préférant l’appliquer…

Le biomimétisme est de ces démarches qu’on appréhende au début comme une gamme de solutions techniques et utilitaires — et elle l’est assurément –, puis comme le descriptif d’un terrain de jeu aux règles flirtant par moment avec le dogme. Il m’aura fallu du temps pour mieux la digérer, laisser de côté les querelles de partisans et juste laisser s’appliquer au sein de mes projets les changements de manière de penser/faire s’étant ancrés chez moi.

Je le dis souvent, fondamentalement, pour les designers, il s’agit de bien faire les choses et peut-être que le biomimétisme aide à dessiner les contours, certes toujours flous, de ce bon.

Aussi au sein de notre collectif nous attaquons — ou du moins j’attaque — les projets en me demandant moins si c’est du biomimétisme ou non, mais en choisissant simplement de travailler sur ceux où nous nous retrouvons, sur lesquels on s’accorde, sur ceux qui nous font vibrer, vibrer instinctivement, en misant sur le fait que cet instinct s’est empreint de bio-inspiration.
Ainsi notre habileté à juger de la justesse d’un travail s’est-elle teinte d’une « couleur biomimétique » que nous cherchons moins à définir, et qui se renforcera d’elle-même tant que nous continuerons à nous sentir inclus sur Terre. Nous faisons au mieux en fonction des ressources que nous avons au moment du projet, tout en gardant sur un coin de papier les possibilités idéales promises par un biomimétisme parfait.
Et au delà de la réalisation je pense que nous essayons tous de vivre la démarche en nous-mêmes, dans nos vies, dans nos façon de tracer le temps et l’espace de nos relations au monde.

Le biomimétisme compris dans son ensemble, permet donc de se nourrir, de grandir, et l’engagement dans les projets en découle naturellement, car lorsque sa vision du monde change, tout en est affecté. Gageons ici que c’est pour le meilleur.

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Transition végétale

19 Jan

Cela fait bien longtemps que je n’ai pas écrit, prise que j’étais dans le flot d’une période de transition – mais n’est-on pas toujours en transition ?

Les changements que j’ai vécus sont surtout d’ordre professionnel, néanmoins j’essaie aussi d’en amorcer certains de plus profonds. Notamment ma capacité à m’émouvoir face à des végétaux, ou pour être plus précise, face à toute forme de vie non-animale.
En bonne humaine occidentale que je suis, je suis instinctivement attirée par les animaux, et plus particulièrement par les mammifères. Entre nager avec des baleines et découvrir un arbre multi-centenaire, je choisis le truc qui bouge.
De même quand je me balade en ville je suis heureuse de croiser un pigeon ou un lévrier irlandais, m’exclamant « enfin un peu de vie ! », alors qu’il me semblerait plus juste d’arriver à ressentir ce même profond respect face à un platane ou un brin d’herbe narguant quelques pavés. Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas pousser, qu’ils ne sont pas doués de mouvement ; et qu’on ne les entend pas, qu’ils ne parlent pas. Et quand bien même, n’est-ce pas là des critères d’appréciation de la vie bien arbitraires ?

Dans la préface française du livre de Janine Benyus, Gauthier Chapelle rappelait, avec toute la justesse qui le caractérise, que nous faisons partie d’une seule et belle famille terrienne, respirant le même air, constitués des mêmes particules… Si nous sommes tous de la poussière d’étoiles, nous serons tous un jour la matière de nouvelles formes de vie inconnues. Il y a ici quelque chose de vertigineux et en même temps de tellement simple…
Alors la prochaine fois que vous croiser une plante, regardez-la avec autant de tendresse que votre hamster, et essayez d’imaginer toute l’ingéniosité (notamment en terme de patrimoine génétique nécessaire) dont elle doit faire preuve pour résister aux intempéries, pour capter sa nourriture, se défendre, sur des laps de temps parfois longs, sans jamais pouvoir bouger de l’endroit où elle est née, enfin presque, mais ceci est une autre histoire…

Donner à voir

14 Oct

Alors que pendant ces deux derniers mois j’ai continué de sentir flotter le parfum des souvenirs de l’été, je viens enfin d’accepter que l’automne s’était installé avec son goût d’humus et de châtaignes.
Étonnant comme parfois on se découvre décalé avec notre environnement, sans doute déjà parce qu’on continue de le voir comme un « environnement », un décor, alors qu’il nous pénètre sans cesse et tisse irrémédiablement des liens entre nous et eux, entre nous et tout.
Ce décalage, cette distance peut-elle influer sur notre capacité à intégrer le biomimétisme ? C’est possible… Comment accepter les limites de la biosphère — fondamentales dans cette démarche — si nous n’en ressentons pas profondément l’interdépendance, si nous ne vivons pas les grandes crises écologiques et sociales comme une attaque envers nous-mêmes ? Si nous ne devenons pas convaincus que la transition écologique est plus qu’une nécessité, mais bel et bien l’élan dont nous avons besoin intérieurement ?

Je ne sais pas bien comment parfaire cette conscience, mais il me semble que de petits rien peuvent m’y aider.
En discutant de ma nostalgie automnale avec un ami, nous en sommes venus à discuter de snorkeling, la nage à la palme, masque et tuba. J’ai été surprise de voir à quel point cette pratique très simple, que j’expérimentais pour la première fois cet été, avait chez lui comme chez moi influé de manière profonde sur notre vision du monde.
Quand vous nager dans la mer vous savez qu’il y a des poissons et d’autres formes de vies, parce que tout le monde le sait. Et ce savoir vous donne le sentiment de connaître. Mais dès que vous mettez un masque et prenez le temps de regarder, cette vie vous explose au visage. Vous aviez beau le savoir, vous ne vous en doutiez pas. En ça, un simple masque, est un superbe objet de design, car il réunit des qualités techniques, ergonomiques, de coûts de production et cette dimension d’usage, d’effet sur notre quotidien.

Ainsi mon ami a pris conscience qu’il n’était qu’un individu invité un temps dans un monde qui dépassait largement son existence, et moi me suis rendue compte à quel point nos sens — la vue donc dans ce cas — rendait concret et bien plus sûr notre lien au monde.
Pour comprendre et appliquer le biomimétisme il est essentiel de cultiver ce lien. Sortez, regardez, humez, touchez, faites ce que vous voulez, mais appréhender le monde à travers tous vos sens, car ce n’est qu’en vous vivant pleinement humain, « biologique », que toutes vos actions, vos choix iront dans le sens d’un respect des potentiels et limites du vivant. Ce sera devenu… évident.

poissons

Action et réflexion, la prudence chez Aristote

1 Août

D’aucuns pourraient entendre par prudence, une certaine crainte d’avancer, une timidité dans le travail notamment. En fait il s’agit plutôt de la capacité d’agir en fonction d’une vision globale, si on en croit notre cher Aristote.
La prudence, ou phronêsis, est une vertue intellectuelle, une aptitude de l’homme d’action à percevoir et à choisir, après délibération et compte-tenu des circonstances, les moyens nécessaires pour atteindre une fin moralement bonne ou légitime. Ainsi pour Aristote, «  il n’est pas possible d’être prudent sans vertu morale*… Cette dernière fixe la fin suprême ; la prudence, elle, nous fait employer les moyens susceptibles d’atteindre cette fin.  »
Elle a pour condition nécessaire, même si elle n’est pas suffisante, l’habileté, c’est-à-dire la «  puissance capable de faire les choses tendant au but que nous nous proposons et de les atteindre  ». Autrement dit, la prudence a besoin de cette puissance qu’est l’habileté, mais ne se confond pas avec celle-ci, car l’habileté n’induit pas nécessairement la morale. La prudence est plutôt la faculté de choisir le «  juste milieu  » dans des circonstances concrètes chaque fois différentes et pour une part imprévisibles. Il s’agit donc d’une faculté de rationalité essentiellement liée aux contingences de notre monde.

Ce lien entre action et morale est une particularité assez enracinée dans le biomimétisme, mais de manière générale elle est au coeur des débats autour de l’éthique de la science, de l’économie, du travail… Elle est même constitutive de la génération Y — dont je fais pleinement partie, si j’en crois divers échanges récents.
Je dis débat, car si une majorité s’accorde sur le fait qu’il faut être prudent — entendu selon Aristote —, le choix et la mise en application de concept moraux s’avèrent évidemment très difficiles. On peut cependant retrouver cette «  vertu en acte  » dans certaines démarches philosophiques, économiques et politiques actuelles, telle que la Décroissance.

Questions intéressantes, mais peut-être peu aisées, que j’aimerais développer un jour… En attendant je vous conseille la lecture de Ethique à Nicomaque (Aristote, traduction par Jean Voilquin, Paris, GF-Flammarion, 1992) et du dossier « Ecologie et morale » de la Revue Durable (n°48 de mars-avril-mai 2013).

* Si chez Aristote la morale est intrinsèquement liée à la religion, on peut aisément pour cet article séparer les deux notions pour n’entendre par morale que le sentiment du bien commun, ou pour le dire autrement, la mise en tension du caractère égoïste et altruiste de l’humain qui l’amène instinctivement à rechercher l’harmonie du groupe.
 

Question méthodo

24 Juil

Il y a quelques jours je discutais avec un ami designer qui mènera bientôt un workshop sur le biomimétisme auprès d’étudiants en design. Il me demandait des conseils sur la méthodologie à appliquer dans la conception d’un objet biomimétique…
Au début je n’ai pas su quoi répondre, d’une part car je ne me sens pas experte – si tant est que je puisse un jour l’être, tant la connaissance de cette démarche est dépendante de notre compréhension du monde, un monde si vaste, sur lequel nous commençons à peine à ouvrir les yeux –, et d’autre part car je me méfie des méthodologies bien définies censées donner toutes les clés de conception d’un projet, ou du moins d’un projet de design…

La quête de LA méthodologie parfaite – comprenez réplicable à toute situation – me semble souvent cacher la peur de se lancer dans un projet, de faire des erreurs, de perdre du temps – drame moderne !
Ne vous méprenez pas, je pense qu’on a tout intérêt à partager nos expériences projets et à en tirer quelques leçons, mais celles-ci doivent toujours être réajustées en fonction des gens avec qui on travaille et de tout un nombre de paramètres (durée du projet, commanditaire, moyens financiers…) ; et sans doute qu’une bonne méthodologie en est une souple en fait, qui ne donne qu’un léger appui pour travailler.
En tout cas, personnellement, j’aurais du mal à détailler ici une méthodologie biomimétique… Je crois seulement que le plus important c’est de « faire », tout simplement, en essayant de trouver le juste équilibre entre la réflexion et l’action – ce que Aristote nomme la Prudence d’ailleurs et que je détaillerai un autre jour.
Donc voici très modestement ce que moi je garde en tête en abordant un projet et qui est plus proche d’un ensemble de principes, que d’une réelle méthodologie:

1- garder en tête du début à la fin que le projet doit être bio-compatible, car tous les choix en découlent ;
2- abandonner l’idée désastreuse qu’un objet biomimétique aura une forme « organique », il faut seulement chercher une forme efficiente et celle-ci peut être géométrique ;
3- chercher le plus possible à travailler avec l’existant et le local, tant en terme de vies que de ressources en tout genre (en d’autres termes essayer toujours de faire « avec » et non-pas tout recréer ex nihilo) ;
4- ne pas attendre, pour élaborer des pistes de réflexions, de trouver l’exemple biologique parfait, car par le dessin/l’écrit il sera plus facile d’échanger sur le projet avec des biologistes qui seront à même de réorienter sur d’autres espèces au besoin ;
5- échanger le plus possible avec d’autres disciplines (on ne vous demande pas de travailler avec toutes, mais juste de les rencontrer au moins une fois) ;
6- ne pas avoir peur de s’éloigner de l’exemple biologique choisi, pour n’en garder que le principe essentiel ;
7- connaître le plus possible toutes les étapes de vie de son objet, afin de vérifier si une de ces étapes ne rentre pas en contradiction avec la règle n°1 ;
8- accepter qu’il y ait des limites (à ce qu’on peut faire, à ce qu’on doit faire…), et que ce n’est en rien une mauvaise chose, en somme prôner la sobriété et ne pas la confondre avec l’austérité ;
9- faire de son mieux, car un pas même petit reste un pas, et ne pas oublier que dans cette transition écologique nous ferons tous des erreurs, mais qu’elles permettent aussi d’apprendre si tant est qu’on les partage…

Après pour le designer il s’agit de faire comme d’habitude face à tout projet : approfondir sa connaissance, s’assurer d’avoir bien identifier le problème, imaginer/dessiner des solutions, tester, valider et recommencer jusqu’à obtenir une solution qui réponde à un maximum de contraintes, en n’oubliant jamais qu’une solution faite, même imparfaite, vaudra toujours mieux qu’une solution idéale non-réalisée.
Enfin rester curieux, humble, ouvert face aux possibilités du vivant et partager ses doutes, ses réflexions, ses réussites, on y gagnera tous.

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Transhumanisme et M. Starck

7 Juin

Je regardais il n’y a pas longtemps le documentaire d’arte Le futur par Starck, dans lequel différents intervenants évoquent notre possible futur, sous les yeux émerveillés du célèbre designer. La critique du transhumanisme et des OGM est clairement trop peu soulevée, mais qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’était intéressant à regarder pour se faire une idée et se rendre compte de la fascination que suscite les cyborgs et autres « mutations artificielles ».
On notera quand même une apparition du superbe Jean-Claude Ameisen, de Vandana Shiva et de Jérémy Rifkin.

Mais au fait, le transhumanisme c’est quoi ?

Il s’agit d’un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Il considère le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort comme des aspects de la condition humaine inutiles et indésirables. L’idée étant d’être totalement indépendant de la biosphère, afin de vivre sans les contraintes que nous impose cette nature en laquelle nous ne nous reconnaissons pas.
C’est un mouvement assez critiqué internationalement, mais qui reconnaît cependant lui-même ses possibles dérives.
Pour Jean-Michel Besnier, agrégé de philosophie et docteur en sciences politiques : «  la technolâtrie est le symptôme de cette fatigue d’être soi, diagnostiquée par les sociologues depuis Alvin Toffler dans les sociétés hypertechnologisées. Plus nous nous sentirons impuissants et déprimés, plus nous serons tentés de nous tourner vers les machines ».*
Cette attitude ressemble donc à une fuite en avant, là où une autre voie serait de chercher à se reconnecter avec le monde et adopter le fonctionnement du vivant, comme un animal parmi d’autres. Pour le biomimétisme, qui adopte cette dernière, continuer à se détacher de notre milieu, à penser que nous serions mieux dans un monde artificiel, c’est en quelque sorte nous transformer en un étranger dans notre propre maison.

Cependant, j’avoue qu’il est éthiquement difficile de refuser à une personne tétraplégique de retrouver sa mobilité grâce à l’usage d’une machine, et qu’en effet il ne me vient pas à l’esprit de traiter de cyborg une autre qui aurait un implant cochléaire… Serait-ce donc une question de limites ? et qui les fixerait alors ?

*Jean-Michel Besnier, « Les nouvelles technologies vont-elles réinventer l’homme ? », revue en ligne Études, vol. 414, n°6, juin 2011.

Bionique et biomimétique

17 Mai

Dans une note précédente je revenais sur le concept de biomorphisme. Continuons sur les définitions pour regarder du côté de la bionique et de la biomimétique.

La bionique se préoccupe surtout de l’imitation des processus, des mécanismes du vivant. Le terme bionique est emprunté de l’anglais bionics, contraction de biology et electronics, inventé en 1960 par le major de l’Air Force Jack Steele pour désigner le thème du premier symposium qui réunit des biologistes, des physiciens, des mathématiciens et des spécialistes en électricité. Celui-ci avait pour but d’étudier l’apport de l’analyse de systèmes biologiques au fonctionnement de systèmes artificiels calqués sur eux. Cette amélioration recherchée passa d’abord par une imitation du comportement ou d’un mécanisme d’un organisme vivant, puis par l’intégration du vivant au sein de l’artificiel et réciproquement. Ses domaines d’applications privilégiés sont ceux de la robotique et de l’intelligence artificielle, cependant aujourd’hui le terme à tendance à s’étendre à toutes formes de technologies prenant pour inspiration le vivant.
Lors du Bionics Symposium de 1963, le biophysicien et inventeur américain Otto Herbert Schmitt développera plutôt le terme biomimetics, qu’il décrit comme «  l’examen des phénomènes biologiques dans l’espoir de susciter des idées et de l’inspiration pour développer des systèmes physiques ou biophysiques à l’image de la vie  ». En France on traduit souvent biomimetics par le biomimétisme, mais il me semblerait plus judicieux d’employer «  la biomimétique  ». À l’instar de ceramics ou electronics, traduits comme la céramique, l’électronique, biomimetics fait référence à une science appliquée.
Dans les faits, le concept de Schmitt apparaît comme un synonyme de la bionique, il ne fait que mettre en exergue cette notion d’imitation. L’objectif reste de créer des produits et processus plus performants, dans des secteurs comme la robotique, l’aéronautique ou l’intelligence artificielle.
La conception des microdrones est un bon exemple de bionique, ou de biomimétique. Travaillant de concert, biologistes et ingénieurs basent tout leur travail sur l’observation du vol des insectes, avant d’essayer de l’adapter aux engins. En 2005 notamment, la société spécialisée en recherche exploratrice SilMach a travaillé sur le projet d’un drone pesant vingt milligrammes et d’une envergure de six centimètres, fonctionnant sur le modèle de la libellule.

Ainsi, la bionique est sûrement ce qui se rapproche le plus du biomimétisme de par cette capacité à observer et s’inspirer du vivant pour concevoir des applications innovantes. Mais si, dans les deux domaines, il y a une volonté d’efficacité et de performance, celle du biomimétisme s’inscrit automatiquement dans une logique de cycle produit et de vision écosystémique, orienté vers un principe de durabilité. Ce n’est pas nécessairement le cas de la bionique, dont la priorité est de répondre scientifiquement et techniquement à un problème donné. Quant à la question de l’éthique, inhérente au biomimétisme, elle n’est pas présente intrinsèquement dans la bionique, dont ce n’est pas l’objet. Cela ne signifie évidemment pas que les bioniciens n’ont aucune éthique, seulement, celle-ci est individuelle, de la propre initiative de tel ou tel scientifique. Le biomiméticien, lui adhère, non seulement à une méthodologie scientifique et technique, mais également à un certain positionnement intellectuel en faveur de la sauvegarde de l’environnement et de la biodiversité. Démarche qui oriente ses choix en amont de tout projet.

Cependant les mots, bien qu’on arrive quelque fois à leur attribuer une origine et une définition initiale, restent ce qu’on en fait. Il est tout à fait possible que certains ne se retrouvent pas dans mon analyse, et je crois qu’au fond ce n’est pas grave, tant que cela ne devient pas un frein pour avancer et travailler collaborativement.

Un design pour les humains, donc pour la planète

14 Avr

On dit que le design est centré sur l’humain et ses intérêts, qu’il cherche à lui faciliter l’existence. Or, c’est un fait, l’être humain est dépendant du monde qui l’entoure, de l’écosystème planétaire, et dont il est une partie intégrante. Donc, pour servir les intérêts de l’humain, il est logique de chercher à servir les intérêts de la planète.

Cependant, cette vision du design, si elle semble la plus juste et la plus justifiable, n’est pas forcément celle adoptée par tous les designers. À l’heure actuelle de nombreux designers n’intègrent pas la question de la responsabilité, et même de l’efficience, dans leurs travaux. Je citais précédemment la Water bottle de Ross Lovegrove (bon en passant, esthétiquement j’adore Lovegrove). Celui-ci se dit très attaché à la nature qu’il prend souvent comme inspiration, pourtant cet attachement semble bien superficiel et ne va pas dans le sens d’une préservation. Avec Water bottle l’eau est certes glorifiée, mais à quel prix, pour quelle pollution ? Et on ne peut que s’étonner de ce manque d’efficience chez Lovegrove, qui qualifie tous ses projets de DNA (Design, Nature, Art). Quitte à créer une bouteille d’eau en plastique – dont on sait à quel point elles sont polluantes –, il aurait été tout à fait à propos de la penser et de la vanter comme soucieuse de son impact écologique. Lorsqu’on est fasciné par la nature, selon ses propres termes, comment ne pas souhaiter sa sauvegarde, au risque de n’avoir plus qu’à aimer une image, une idée. Si son travail peut ne pas être jugé volontairement irresponsable, on peut se dire que ce manque de cohérence est au minimum dommage.

L’échelle à laquelle le designer – comme tout individu – peut agir n’est pas importante, car chaque action, aussi petite soit-elle, a un impact. Il ne s’agit pas de culpabiliser une profession, même si celle-ci a des liens privilégiés avec les choix de productions. Il s’agit de voir l’opportunité qui s’offre au designer de s’imposer comme un acteur essentiel, apte à relever les défis sociétaux qui nous attendent, tant sur la forme technique, rationnelle, que sur celle plus subjective, sensible, mais si présente chez l’homme. En cela l’alliance du design et du biomimétisme ne peut être que bénéfique.

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Biomimétisme vs biomorphisme

18 Mar

Parce qu’on me pose souvent la question, j’aimerais ici ré-affirmer que non, le biomimétisme ce n’est pas faire des objets aux « formes naturelles », en tout cas, ce n’est pas sa finalité, mais celle du biomorphisme.

Le biomorphisme caractérise toute œuvre aux formes courbes, organiques. Le courant artistique emblématique de cette idée est sans conteste l’Art Nouveau, lui-même dans la lignée de toute une tradition occidentale, antique et médiévale, puisant dans la nature l’inspiration de ses formes ornementales. Mais initialement le terme «  biomorphisme  » désigne une tendance artistique de la première moitié du XXe siècle, dont les œuvres rompent avec les formes rigides et orthogonales des précédents abstraits. Cette tendance se manifeste dans un contexte d’instabilité politique, d’instauration de régimes totalitaires et de désillusion des idées optimistes de la machine ; on cherche dans les formes inspirées par la nature un remède à l’inhumanité des systèmes et de l’industrialisation. Néanmoins ce désir de reconnexion avec la nature ne se traduit qu’à travers un mimétisme d’aspect, on n’évoque, plus qu’on imite, les formes du vivant dans une recherche d’esthétisme. Un exemple récent de biomorphisme serait la Water bottle du designer britannique Ross Lovegrove. Une bouteille d’eau évoquant la forme même de l’eau, afin de «  glorifier  » cette dernière.

On peut cependant identifier une branche «  structurelle  » du biomorphisme qui opérerait un mimétisme de structure, dans un but souvent plus fonctionnaliste et avec une recherche d’efficacité. Par exemple les architectures de Frei Otto, inspirées par les bulles de savon et les toiles d’araignées, et dans une certaine mesure celles d’Antoni Gaudi, architecte de la célèbre Sagrada Familia de Barcelone, aux piliers inspirés par des arbres. Bien qu’au début son travail était avant tout esthétique, il s’est rendu compte que le gain de résistance obtenu avec moins de matériau n’était pas négligeable. Il dira d’ailleurs «  l’architecte du futur construira en imitant la nature, parce que c’est la plus rationnelle, durable et économique des méthodes  ».

Donc du biomorphisme, oui, mais d’abord du biomimétisme !

De l’écologie au greenwashing

15 Fév

À partir des années 1960, l’écologie et la protection de l’environnement deviennent des préoccupations internationales et vont parfois se politiser. Ainsi, l’écologisme est une pensée politique qui a pour ambition d’agir concrètement en faveur de la protection environnementale, avec une volonté de réguler l’exploitation des ressources, et qui se sert des études scientifiques écologique pour orienter ses actions. Elle s’est surtout développée dans la seconde moitié du XXe siècle au travers des mouvements activistes et partis politiques, et a aidé, plus ou moins directement, à l’émergence d’une prise de conscience générale des enjeux écologiques.

Cependant, cela a aussi amené une certaine récupération du concept d’écologie, souvent employé de manière superficielle comme argument commercial ou démagogique. On parle alors d’éco-blanchiment ou de greenwashing. Il s’agit en fait d’un procédé marketing utilisé par une organisation – aussi bien une entreprise qu’un gouvernement – qui cherche à renvoyer une image «  écologiquement bonne  ». Il y a ici l’idée d’arranger les faits afin d’apparaître socialement ou environnementalement responsable aux yeux du public. Avec l’avènement du développement durable, ce procédé tend à se multiplier, tant au niveau commercial que politique.
Prenons un exemple de greenwashing aux conséquences néfastes : les sacs dits biodégradables par photodégradation ou par oxydation. Au contraire des sacs réellement biodégradables en amidon et donc compostables, ces sacs contiennent des additifs composés de métaux lourds et/ou de dithiocarbamates toxiques et polluants qui fragmentent le sac, le transformant en microparticules susceptibles d’entrer dans la chaîne alimentaire sans qu’on en connaisse la toxicité. Le sac semble bien avoir «  disparu  », s’être dégradé, mais on voit bien ici que les fabricants jouent sur les mots et n’intègrent à aucun moment l’idée principale de la biodégradation : décomposer en éléments dépourvus d’effets dommageables sur le milieu naturel.

Il y a presque une forme de cynisme dans la récupération ici du concept de « biodégradable ». Pour autant il n’est pas toujours aussi facile de déceler la part de greenwashing volontaire, de la pure et simple maladresse ou méconnaissance. Nous sommes encore au début de notre compréhension du cycle de vie des objets, de la complexité des interactions entres les substances chimiques et de ce que serait une société humaine parfaitement biocompatible… De manière générale je pense que chaque pas qui se veut sincèrement un pas vers la transition écologique, est un pas à accompagner. Nous ferons des erreurs, mais nous apprendrons et avanceront d’autant plus.